Là j’ai vraiment fait une connerie. Enfin c‘était pas une connerie comme celles que je fais habituellement. C’est-à-dire que, cette fois-ci, je ne me suis rendu compte de rien. Je n’avais rien calculé, rien pensé. J’appellerai plutôt ça un coup de folie. Je revenais de la promenade avec les chiens. J’avais rapporté un morceau de bois. Je m‘étais mis en tête de sculpter quelque chose à partir de ce morceau de bois, comme je faisais autrefois. C‘était la première journée depuis longtemps où je me sentais aussi bien. Je me sentais presque heureuse. Je suis allé dans l’atelier, j’ai posé le morceau de bois et des outils sur l‘établi. Et là : rien, rien n’est venu. Je regardais ce morceau de bois, mais je ne voyais rien et je me suis mise à pleurer. J’ai pleuré quelques minutes et soudain, une sorte de fureur m’a prise. Je tremblais. J’ai pris la pince et je me suis arraché les trois dents d’en bas (elle me montre), la première était déjà cassée, elle est partie toute seule, les deux autres, je les ai arrachées d’un seul coup, et là j’ai hurlé tellement j’avais mal. Je crois que si je n’avais pas éprouvé une telle douleur, j’aurais continué, je me serais arraché toutes les dents. C‘était vraiment un coup de folie. Mon frère, quand il m’a vu traverser la cour avec la gueule en sang, il m’a dit, tu es folle, tu es complètement folle. Je continuais à trembler. J’ai dit, ce n’est rien, je me suis arraché trois dents. Tu es folle il a dit. Tu dois avoir tellement mal. Non, ça va aller, j’ai dit, et j’ai attendu le lendemain pour aller chez le dentiste. Le dentiste n’avait jamais vu un truc pareil. Pourquoi n‘êtes vous pas venue me voir, je vous les aurais arrachées vos dents.
Alors ce n’est pas comme la fois où vous vous êtes donné des coups de marteau sur la cheville (elle s’est ainsi brisé la malléole), ou toutes les fois où vous vous injectez des trucs, de l’acide, ou quand vous vous êtes brûlé la poitrine. Cette fois, vous ne saviez pas ce que vous étiez en train de faire.
Oui, c’est très étrange. Là je suis vraiment devenu folle.
Peut-être vous détruisez ces morceaux de vous à défaut de pouvoir vous détruire en totalité, parce que, vous détruire totalement, ça vous n’en avez pas le droit.
Oui. Il me reste encore pas mal d’endroits à détruire en fait.
En même temps, cette fois-ci, vous avez essayé avec le morceau de bois comme autrefois.
Oui. Je me sentais tellement bien. Et devant l‘établi..
Il n’y avait plus rien.
Le cabinet de psychanalyse n’est pas un laboratoire expérimental. Il existe tellement de raisons évidentes pour s’en persuader que je ne m‘étendrais pas à ce sujet.
Le psychanalyste s’implique physiquement, affectivement et intellectuellement (mais pas moralement) dans la séance – sa personnalité n’est donc en aucun cas un facteur de trouble qu’on devrait exclure de l’analyse. Je dis « physiquement », parce qu’il ne fait pas semblant de ne pas être assis là sur ce fauteuil – c’est là au contraire un fait extrêmement important, de même qu’il ne passe pas sous silence la relation affective qui se déploie dans la séance, et qu’il considère le travail analytique comme une collaboration intellectuelle entre deux collaborateurs (souvent rivaux, mais parfois unis dans une communauté d’intuition, at-one-ment, écrivait Bion) . Nous appelons cette dimension de la relation (psychique, affective, intellectuelle) : le transfert, lequel est la plupart du temps cavalièrement passé sous silence dans les descriptions d’expériences en sciences cognitives, ou considéré comme ce qu’il faudrait à tout prix exclure – du moins, il semble qu’on espère pouvoir en réduire totalement les effets en aménageant les conditions de l’expérience. Ce faisant, on se prive de bien des manifestations significatives, lesquelles font le miel des psychanalystes, mais tendent à obscurcir le compte-rendu clinique (ou le condamne à l’incomplétude). C’est là une croix pour ceux qui n’ont pas renoncé à produire un compte-rendu verbal d’une expérience psychanalytique authentique, et bien évidemment, c’est une croix également pour qui voudrait évaluer quoi que ce soit en lisant ce compte-rendu. Pour autant, ce n’est pas de la littérature, au sens où une nouvelle, un roman, une pièce de théâtre sont de littérature.
Le paradigme psychanalytique repose sur l’hypothèse du primat du langage, en tant qu’il est porteur de désirs et d’attentes. Les paradigmes scientifiques classiques, que partagent par exemple les sciences cognitives et les neurosciences, considèrent que les récits circonstanciés que les sujets font de leur vécu, relèvent de la pure subjectivité, c’est-à-dire, dans une acception scientifique de la subjectivité, qu’on ne peut rien apprendre scientifiquement de ces récits, parce qu’ils ne sont pas des comportements mesurables, ils ne sont que des pensées après-coup (la véritable cause est neuro-physico-chimique, ce qu’on se raconte par la suite n’a qu’une fonction ré-adaptative, vouée à l‘échec d’un certain point de vue, qui n’est pas forcément celui du psychanalyste – il existe des comportements et des pensées qui ne sont pas si inappropriés, qui ne sont pas si fous, qu’ils en ont l’air). Je ferais toutefois remarquer, non sans perfidie, qu’en dernière analyse (la mienne en tous cas), les descriptions d’expériences, fussent-elles de laboratoire, et, plus en amont, la détermination des entités qui feront l’objet de la recherche (surtout quand ces entités sont empruntées à la nosographie psychiatrique comme c’est encore malheureusement le cas dans la majorité des programmes de recherche des neurosciences), dépendent de ce fameux langage, de verbalisations et de récits (par exemple celui du psychiatre) et donc des attentes fébriles sociopolitiques, voire morales. D’où cette impression qu’on ne manque pas d‘éprouver en lisant bien des travaux (pas tous évidemment, mais bon nombre) en sciences cognitives, qu’on n’y fait que trouver des confirmations de ce que la plupart des gens savent d’expérience, qu’on finit toujours par « prouver » ce que le bon sens, qui ne constitue pas précisément le gage ultime de la scientificité, énonçait depuis longtemps.
La méthode psychanalytique, en tant que dispositif théorico-pratique (le cabinet du psychanalyste, la relative régularité des rendez-vous, l’association d’idées et l’attention également flottante, les coups de sonde interprétatifs, etc.) vise à l‘émergence d’une forme inconnue, et donc accroît, provisoirement du moins, l’incertitude plutôt qu’elle n’en diminue l’extension – et bien souvent, l’incertitude se résout en acte, parfois sur une tout autre scène que la scène analytique. Les deux partenaires du couple analytique ne se rencontrent pas en vue de confirmer telle ou telle théorie (une théorie parentale, ou celle émise par un autre analyste, fut-il Freud). Leurs préconceptions respectives constituent la matière qu’il s’agit de mettre à l‘épreuve, d’amender, voire de ruiner entièrement. La langue de leur travail analytique ne se trouve dans aucun dictionnaire : il leur faut bien plutôt inventer ensemble de nouveaux concepts, de nouvelles grammaires, de nouveaux modèles. Ces modèles peuvent s’accorder plus ou moins aux méta-modèles classiques de la psychanalyse ou d’une autre théorie. Leur valeur n’en reste pas moins d’abord attachée à cette cure en particulier.
Le recours aux modèles, les montées en généralité, sont tout entier au service de la singularité, dans laquelle au final, en quelque sorte, ils s’abîment. Pour dire vite : la psychanalyse n’est pas une science des facultés de l‘âme, ou du fonctionnement du psychisme humain en général, quand bien même certains de ses modèles ou méta-modèles présentent des qualités qui pourraient mettre en lumière certaines dispositions humaines.
Le savoir du psychanalyste est voué à s’abimer dans la transformation, dans la singularité. Évaluer la scientificité de ce savoir n’aurait de sens, à la limite, que si on admet que la prétendue objectivité absolue ou l’obsession de la preuve dans les démarches naturalistes, n’est qu’un idéal, et que dès lors, la psychanalyse produit effectivement un certain savoir, relatif à la spécificité de son dispositif, en rien réductible aux dispositifs des sciences cognitives par exemple.
Les résultats de la psychanalyse ne peuvent s‘évaluer qu’au cas par cas, et peut-être même, séance par séance, et au sens strict, dans les conditions et les circonstances de la séance. Le malentendu, souvent largement renforcé par les psychanalystes eux-mêmes, consiste à croire que les théories psychanalytiques sont la contribution la plus valeureuse et la finalité même de l’exercice de la profession. Ce qui est aussi stupide que de considérer que la guérison serait la finalité même des séances de psychanalyse. Que dans le cours d’un travail psychanalytique, on soit amené à penser qu’on guérisse, ou qu’on se connaisse mieux, ou qu’on connaisse mieux l’humanité, cela arrive. Je reste néanmoins persuadé que, des résultats d’une psychanalyse, ce sont encore les patients qui en parlent le mieux – mais il est probable que la plupart ait des choses plus intéressantes à faire que d’en parler.
Les objets jetés en pâture à la psychanalyse, et qui fournissent l’occasion de son évaluation thérapeutique, ne résistent pas bien longtemps au travail de l’analyse : l’entité nosographique proposée à l’examen de l’analyste et du patient, ne manquera jamais d‘être débordée, transformée, voire tout simplement oubliée, dans le cours de leur collaboration. Le psychanalyste n’est en rien un médecin, voué à l’identification d’une maladie objectivable (disease), le diagnostic constituerait plutôt un obstacle au déroulement de la cure, pour ce qu’il charrie de préconceptions, d‘éclairages aveuglants, d’attentes sociales. Le savoir psychopathologique est sans doute utile quand le psychanalyste sort de son cabinet et entreprend de discuter avec ses collègues ou d’autres savants, mais je ne lui vois pas beaucoup d’utilité dans le cours des séances, excepté de rassurer des analystes peu habitué à évoluer dans cette atmosphère d’incertitude que procure l’expérience psychanalytique.
Si l‘évaluation doit être une compétition entre descriptions fondées sur des paradigmes aussi différents que ceux de la psychanalyse ou des neurosciences par exemple, il est évident qu’on n’avancera pas d’un millimètre. Il vaudrait mieux partir du principe qu’il existe plusieurs descriptions possibles – mais de quoi au juste ? This is the problem ! – et qu’il est malgré tout possible d’accorder sa préférence, en produisant des arguments de qualité, à l’une ou l’autre de ces descriptions, plutôt que de chercher à ruiner l’une de ces descriptions au profit de l’autre. Cela suppose qu’on prenne conscience de nos différences spécifiques, après quoi une discussion éventuellement fructueuse serait possible.
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Lire à ce sujet le point de vue de mon collègue Sébastien Smirou :
Pour une évaluation raisonnée des psychanalystes
(version d’un texte destiné à, paraître éventuellement ailleurs / et une forme d’introduction à la lecture des séminaires de Bion. Vous pouvez lire aussi la version PDF )
La traduction et la publication par les Éditions Ithaque des Séminaires donnés par Bion à la Tavistock Clinic à l’occasion de ses passages à Londres , permet aujourd’hui au public francophone de disposer de la quasi totalité des textes et enregistrements de l’auteur de Transformations . Les écrits qu’on range généralement dans la dernière période de Bion, durant laquelle il quitte la présidence de l’association Britannique de Psychanalyse et s’installe à Los Angeles, période qui succède à l’effort théorique et spéculatif des années 60, adoptent la forme de séminaires, prodigués principalement sur le continent américain (Brésil, Argentine et États-Unis) et en Europe (Italie, Angleterre), de travaux autobiographiques, d’articles brefs, et, culminent avec cette oeuvre imposante et intrigante, les trois livres de A Memoir of the Future[].
Il est frappant de constater le fait, qu’au moment même où les concepts présentés par Bion dans les années 60 commencent à circuler dans la communauté psychanalytique, leur auteur semble, dans la dernière décennie de son travail littéraire, refuser d’en consolider l’usage, n’en faisant mention qu’incidemment. C’est notamment vrai dans les séminaires : on sent dans les questions posées par les auditeurs de Bion une attente pour ainsi dire théorique, on lui réclame avec plus ou moins d’avidité des éclaircissements sur ses thèses antérieures, mais nul exposé didactique ne vient répondre à cette demande, cette privation suscitant ou bien l’incompréhension la plus totale ou bien une vague empathie (au gré des publics).
Par conséquent, comme le soulignent les auteurs de la préface, Angela et José Luis Goyena, parler des séminaires de Bion s’avère une tâche quasiment impossible : non pas seulement en raison du caractère quasiment improvisé des propos tenus par le psychanalyste anglais, toujours à l’affût des pensées sauvages en attente de penseurs qui pourraient être « attrapées » et développées lors de ces séances, mais parce qu’il y est surtout question de nous prévenir de succomber à la tentation d’une synthèse didactique, sécurisante et pour tout dire : sclérosante. Plus que partout ailleurs, dans les séminaires – et celui là ne déroge pas à la règle –, Bion prend le contre-pied des pratiques trop souvent en usage dans les institutions psychanalytiques, où même ce qui se présente sous le nom de séminaire clinique, manière élégante de dire qu’on ne s’y contentera pas de commenter tel ou tel de ses prédécesseurs, finit par ressembler parfois à une glose collective autour d’un passage de Freud, de Klein ou de Lacan.
Dans l’œuvre de Bion, les séminaires s’inscrivent plutôt dans la lignée des remarques finales du volume Réflexion Faite, et les séances retranscrites figurent autant de petites bombes que Bion se plaisaient à lâcher ici et là, à destination de ses collègues. Les textes publiés dans le volume Bion à la Tavistock reprennent la plupart des thèmes abordés dans les séminaires tenus à Sao Paulo, New York et Rome, à l’exception peut-être de la séance du 5 juillet 1978, au cours de laquelle Bion donne à voir comment un changement de vertex peut désaturer une situation psychanalytique figée, et de celle du 27 mars 1979 à la suite d’un hiver où l’Angleterre est paralysé par des grèves générales, qui fournit l’occasion de remarques percutantes sur ce qu’on pourrait appeler « la politique de la psychanalyse » et d’une critique en règle des institutions psychanalytiques.
L’effet déroutant que procure la lecture de ces transcriptions, notamment pour les lecteurs non familiers du style et de la manière de Bion, me paraît tout à fait délibéré. Non pas que Bion se contente de céder au doux plaisir de la transgression, mais parce que la psychanalyse constitue, dans la pratique bionienne, un outil de production et de promotion de l’incertitude. Les séminaires, dans cette perspective, apparaissent comme des séances destinées à éprouver les mauvaises habitudes mentales de l’analyste, afin d’accroître sa vigilance à l‘égard des dangers et des pièges qu’il ne manquera pas de rencontrer. Ils s’adressent avant tout au psychanalyste en activité, qui sera demain plongé dans le feu de l’action en accueillant ses patients, et gagnent à être lus aujourd’hui dans un but thérapeutique, ce que Bion explicite avec son ironie coutumière en évoquant la névrose professionnelle de l’analyste.
Le péril qui menace l’analyste, perdre de vue l’inconnu, se rabattre sur le déjà connu, le déjà pensé, n’est pas seulement dû à la nature mortifiante de l’institution. Plus sournoise sans doute est l’influence de notre bureaucratie interne, notre propension à prévenir l’intrusion de toute pensée nouvelle. Une des clés des textes bioniens, c’est l’analogie qui peut être déployée entre le fonctionnement du groupe social (par exemple l’institution), du petit groupe (par exemple la réunion d’analystes ou le groupe de parole), de ce groupe à deux qu’est la séance d’analyse, et du groupe qui s’agite dans l’esprit de l’analyste, dont Bion donne dans Un Mémoire du Temps à Venir une évocation hallucinée. À chacun de ces niveaux, dans la tension entre socialisme et narcissime pour reprendre la terminologie des Cogitations, la tentation du conformisme et du mimétisme menace et nous éloigne de la perception des éléments réellement significatifs. Le placage de théories sans égards pour les faits devient le recours le plus rapide quand se fait sentir l’angoisse de l’incertitude : « Gardons-nous donc de penser que nous écoutons « la chose réelle » quand en vérité nous n‘écoutons que les scories de la psychanalyse ».
Il est difficile d‘échapper à ces écueils, d’une part en raison du besoin de sécurité que nous pensons combler en nous pliant aux règles de tel ou tel groupe, mais également, d’autre part, parce qu’il nous est demandé de tolérer, plus que dans toute autre discipline sans doute, un chaos que seuls de rares moments d’illumination pourront éclairer. Or, la psychanalyse devrait se consacrer à l’exploration de l’inconnu, dont elle constitue un instrument privilégié, afin de faire émerger au sein de cette épaisseur saturée de croyances, de théories, de préconceptions, une forme nouvelle, originale, produit de la rencontre entre l’analyste et le patient, à partir de laquelle est susceptible de s’ouvrir un espace pour la croissance et le devenir. Il nous faut assumer que le registre psychanalytique propre, sa valeur épistémologique si l’on veut – Bion n’a cessé depuis Réflexion Faite de le postuler –, soit celui de la probabilité, de la conjecture rationnelle, les raisons spéculatives et les imaginations spéculatives.
Dès lors, ce que nous avons tendance à traiter chez Bion comme des théories, notamment les passages les plus spéculatifs des séminaires, devrait plutôt être entendu et utilisé à titre de modèle, ce qu’il nomme dans Réflexion faite, « modèle de divulgation ». Ces modèles, que Bion emprunte aussi bien aux sciences physiques et aux sciences du vivant, qu‘à la poésie, à la musique et à la peinture, ne sont pas seulement des métaphores se substituant sur la foi d’une analogie aux faits, mais fonctionnent surtout comme des matrices de suggestions pour les pensées à venir, sont dotés de potentialités d’expansion, propres à favoriser la spéculation et la conjecture, et, en amont, viennent perturber les habitudes mentales, dissuadent d’emprunter les voies balisées par les thèses des prédécesseurs, lesquelles thèses tendent à fonctionner comme des paramnésies et font obstacle à la croissance. Dans les derniers séminaires, la récurrence des références à l’embryologie, et l’usage que fait Bion des apports de cette discipline, pourraient tromper le lecteur en le laissant supposer qu’il s’agit là d’une nouvelle théorie psychanalytique du pré-natal, ou d’un retour aux thèses concernant le traumatisme de la naissance. Je pense au contraire que ces « aventures spéculatives » ne sont pas dénués d’ironie, et vise plutôt à nous convaincre de notre peu d’aptitude à la connaissance et à la vérité, en montrant comment nous ne sommes finalement pas beaucoup mieux appareillés aux objets qu’un embryon, ou bien que l’appareil psychique se comporte le plus souvent comme une appareil digestif : le point d’application de ces modèles n’en demeure pas moins la séance psychanalytique elle-même, au cours de laquelle il est peu probable que nous accueillions un embryon.
Nous courrons le risque de refuser notre situation périlleuse, de quitter le bord du précipice près duquel nous nous tenons immanquablement, séduits et entraînés par l’effet sidérant de nos formulations verbales, de nos pensées apprivoisées. Les séminaires de Bion eux mêmes sont tout entier traversés par ce paradoxe : chaque idée rendue publique créée une nouvelle césure, chaque théorie devient immédiatement une barrière. C’est à mon avis la raison pour laquelle, en dépit des attentes de ses collègues, Bion semble n’accorder à ses propres élaborations conceptuelles qu’un intérêt mineur, et, plutôt que de les cristalliser dans des définitions explicites, se contente au contraire d‘évocations vagues.
À l’heure où des représentants plus ou moins officieux de la psychanalyse déploient une énergie formidable à composer des apologies, des hommages ou des dictionnaires spécialisés, Bion nous invite à revenir au cœur du métier si j’ose dire : la séance, et son corolaire, la solitude, que seul vient troubler l’unique compagnon sur lequel nous puissions compter, le patient, notre collaborateur le plus précieux, quoique, ajoutait-il dans Réflexion faite, « bien peu fiable ». Le reste, les bruits qui se pressent autour du cabinet du praticien, et ne manquent pas de pénétrer à l’intérieur, tout ce que les séminaires à la Tavistock désignent sous le nom d’ouïe-dire, ne vaut pas grand chose pour la conduite de l’analyse proprement dite.
Bion, bien qu’il ait occupé la présidence de l’association britannique de psychanalyse, passe à raison pour une figure exemplaire de psychanalyste indépendant. Dans le monde psychanalytique, où l’adhésion à un groupe ou à une association de pairs se pose, historiquement d’une part, et pour chaque analyste d’autre part, comme une question à laquelle il est impossible de se soustraire, l’indépendance se mesure à la distance qu’on instaure vis-à-vis des groupes et des théories dont ces groupes sont porteurs. Au même titre que la souplesse mentale qui permet de changer de vertex, et qui suppose souvent la capacité de prendre le contre-pied des modèles classiques, l’effort pour se doter en toute indépendance d’un certain stock d’images, de modèles, et d’un vocabulaire personnel, et l’esprit d’autonomie dont l’analyste fera preuve en adoptant pour lui-même un ensemble de règles compatibles avec ce qu’il est en mesure de tolérer, constituent autant de libertés que Bion nous invite à prendre, dans la mesure où, plongé dans le feu de l’action, réellement engagé avec son patient dans l’aventure de la séance, l’analyste ne saurait se soustraire à sa solitude à laquelle il est de facto condamné. Cette dernière affirmation, par sa radicalité, procure forcément de l’angoisse, mais elle pourrait être inscrite au fronton de chaque école qui prétend former des psychanalystes : entendue ainsi, l’indépendance de l’analyste, plutôt qu’une exception, devrait être la règle.
3 Marquée notamment par le tryptique : Aux sources de l’expérience, Éléments de psychanalyse, Transformations : Passage de l’apprentissage à la croissance, tous traduits aux PUF.
4 Voir par exemple le volume publié aux éditions Ithaque : La Preuve et autres textes, en 2007, et l’importante postface de Pierre-Henri Castel.
5 dont Jacquelyne Poulain-Colombier a donné récemment une traduction : Un Mémoire du Temps à Venir, Éditions du Hublot, Larmor-Plage 2010.
6 On peut citer, parmi ceux qui ont fait fortune dans la littérature postérieure : l’identification projective (dans sa révision bionienne), la Fonction Alpha, les couples contenu/contenant, position dépressive/position schizo-paranoïde, préconception/réalisation, les transformations, le changement catastrophique, les liens L, H et K, la grille, etc.
7 Je ne suis pas sûr que les auteurs de l’introduction échappent finalement aux écueils dont ils font état : leur choix d‘établir des ponts entre les œuvres passées de Bion et les thématiques abordées dans ces séminaires aboutit finalement à une sorte de présentation générale des supposés grands concepts bioniens, du moins ceux dont la postérité a prétendu faire usage, l’identification projective, la rêverie et l’intuit, les liens L, H, K, la grille, et le changement catastrophique. On peut aisément montrer que, dans la plupart des séminaires, les concepts de la période spéculatives sont amenés sur le terrain de la discussion uniquement à l’occasion d’une question de l’auditoire. Il est très rare que Bion se réfère spontanément à ses propres concepts : il prend me semble-t-il un soin très particulier à éviter que ces outils de pensée dégénèrent au rang d’idoles théoriques de la psychanalyse, s’abîment dans un usage qu’il n’hésite pas à qualifier de « jargon ». La critique de l’establishment, y compris de cette establishment de l’intérieur, dont il les préfaciers font mention in fine, constitue le thème sur lequel j’ai choisi de mettre l’accent dans ma présentation, dans la mesure où il me semble le plus développé et le plus caractéristique des derniers séminaires bioniens. C’est également à mon sens, un des aspects de la pensée de Bion qui pourrait être le plus actuel, ou qui devrait l‘être.
8 « Plus pénible encore (parce qu’en apparence un peu plus sensée), c’est le défilé des théories psychanalytiques. Le tapage est alors si assourdissant que l’on peut difficilement s’entendre penser. », p. 80.
9 Réflexion Faite, traduction par François Robert de Second Thoughts, Selected Papers on Psycho-Analysis, William Heineman, Londres 1967, PUF, Paris 1983. La dernière partie de ce volume, qui compile des articles publiés antérieurement, consiste en un retour critique sur sa propre activité théorique, d’où se dégage une conception originale et radicale de l’activité psychanalytique. Les thèmes abordés dans ce texte sont développés notamment dans les séminaires.
10 Réflexion Faite, p. 178.
11 « On peut faire n’importe quoi avec les termes psychanalytiques — je suis bien placé pour le savoir. Je n’ai pas observé une absence particulière de sectarisme , de tolérance et d’ignorance parmi mes collègues ou moi-même. Tout ce que nous pouvons faire, c’est rester vigilants et conscients du danger, en sachant que des qualités que l’on s’impose à soi-même n’ont peut-être pas grand chose à voir avec la vérité. » (Séminaires Cliniques, Ithaque, Paris 2009, p. 136)
12 Je songe ici à la finalité thérapeutique de la philosophie de Wittgenstein.
13 … tout en adressant une pique aux post-kleiniens et à l’importance qu’ils accordent aux processi transférentiels et contre-transférentiels : « Parfois je me dis qu’il existe comme une névrose professionnelle de l’analyste. On perd un tel temps à chercher les erreurs commises – nos fautes, nos péchés, nos crimes… – que l’on oublie qu’elles ne sont que quantité négligeable dans tout l’histoire ! Sans doute voulons-nous savoir à quel pont nous sommes mauvais – c’est sans doute très utile de le savoir –, mais ce qui compte vraiment, c’est de savoir là où nous sommes passablement bons. », p. 53.
14 Cogitations, p. 104-5.
15 p. 83. À rapprocher de la remarque fameuse : « Combien d’articles psychanalytiques nous font penser aux gens réels ? » se plaignait Bion devant son public nord américain, cf. Bion à New York et à Sao Paulo, Ithaque, Paris 2006, p. 106.
16 « Il doit y avoir un espace disponible pour la croissance mentale », p. 122. Voir aussi : p 48.
17 p. 65 : « Laissons à d’autres les certitudes. Le jour où ils s’en lasseront, ils se soucieront un peu plus des probabilités ». On pense à l’injonction de Bion aux séminaristes romains : « Osez employer votre imagination spéculative, que cela plaise ou non à votre culture », Séminaires Italiens, Éditions In Press, 2005, p. 76. Traduite dans les termes de la grille, on conçoit que la part la plus importante de l’activité du psychanalyste en séance se situe ligne C.
18 « Disclosure models » opposés aux « analogue models » selon la distinction de Ian T. Ramsey, Models and Mystery, Oxford University Press, London, 1964. Voir notamment la première conférence du Révérend Ramsey, dont les réflexions destinées à la théologie, nourrissent ici en profondeur la conception si importante du modèle dans la pensée de Bion. Cf. Bion, Réflexion faite, PUF, Paris, (1967) 1983, p. 173 pour la référence à Ramsey, et l’ensemble du texte pour l’usage psychanalytique du modèle.
19 « … nous construisons toutes ces sophistications, ces systèmes de paramnésies, ces systèmes de théories, parce que c’est tellement plus rapide, tellement plus élégant de pouvoir recourir à la théorie ! », p. 45.
20 p. 44.
21 p. 109.
22 Chaque formulation porte en elle la potentialité de dégénérer un jargon : « C’est proprement effrayant la façon dont la théorie psychanalytique peut devenir si savante, si pompeuse… À tel point que, même moi, je détesterais à coup sûr d’avoir à la comprendre. À vrai dire, je ne perds pas mon temps à essayer… » p. 130.
23 Réflexion Faite, PUF, Paris 1983, p. 156.
24 Bion à la Tavistock, p. 57 : « Ces « objets » – j’emploie délibérément le terme imprécis – exercent une influence. Je perçois donc cette chose que je nomme la « preuve par ouïe-dire », la preuve que j’ai ouïe dire, et que je classe, il est vrai, au plus bas de l‘échelle. Si je voulais l‘évaluer, je pourrais dire que la preuve que je tire de mes sens lorsque j’ai le patient devant moi vaut 99, tout le reste devant se partager le 1 résiduel – l’ordre de grandeur ici est en effet si insignifiant qu’il ne vaut pas la peine d’en faire un plat. »
25 La question se pose, pour chaque analyste, qu’il décide d’adhérer ou non, et tout au long de son parcours.
26 p. 52.
27 Sur les Minimum Necessary Conditions, voir Bion à New York et à Sao Paulo, p. 26.